L’ALPA-taugas, plein pieds dans le plat

Et voilà, nous y sommes … les masques tombent, ainsi que de nombreux mois d’efforts pour tenter de recoller les morceaux entre une profession, “de la culture” bien ignorante du monde de l’Internet, de leurs propres clients et la société civile, société qui bien qu’ayant des devoirs a aussi des droits.
S’il y a une population qui ne connaît pas la crise, ce sont bien les avocats et en particulier ceux des ayants-droit, va t’en guerre d’un monde qui refuse d’écouter et d’entendre ce que nous lui disons depuis plus de 10 ans.

Nous avions déjà eu un coup de semonce, avec nos amis gendarmes du numérique et leur légitime impression (c’est la mienne) que les professionnels de la profession ne leur apportaient pas assez d’attention. J’avais tiré la sonnette d’alarme en 2008, suite à une réunion en leurs locaux. J’avais indiqué qu’ils, par les solutions envisagées (filtrage), comme les professionnels (opérateurs, par leur manque de solutions à proposer) s’y prenaient mal et que de l’incompréhension ne pouvait que naitre et faire le lit de la frustration, voire pire. Et le futur m’a donnée raison : l’article 4 de la LOPPSI, l’ARJEL qui créent un précédent fâcheux :

  1. la capacité de « bloquer » des morceaux de l’Internet, avec toutes les conséquences possibles,
  2. se passer d’un dialogue nécessaire avec la société civile et en particulier avec la justice, souvent le dernier garde fou de l’irréparable.

J’avais alors écrit qu’il s’agissait de la boite de pandore qu’il ne fallait pas ouvrir, de peur de voir tout et n’importe quoi débarquer dedans et qu’il serait étonnant que certains « ayant-droits » ne veuillent y mettre les doigts, comme le plantigrade, sachant qu’ils se feront piquer mais génétiquement attirées par le miel.

Et bien voilà, c’est désolant d’avoir raison. C’est surtout plus désolant de voir que les mêmes causes reproduisent les mêmes effets. On n’apprend rien de nos erreurs passées, de l’histoire. On n’écoute rien, on ne veut pas changer, on y va … tête baissée. Et surtout, « le premier qui freine est un lâche ! »

Donc cette semaine, nous ajoutons à la collection Harlequin, le dernier roman à l’eau de rose : l’Assignation d’une profession presque entière par trois auteurs déclarés : l’APC (Association des producteurs de cinéma), la FNDF (Fédération nationale des distributeurs de films) et le SEVN (Syndicat de l’édition vidéo numérique). Mais il serait dommage de laisser dans l’ombre ceux par qui tout devient possible, les scénaristes, les metteurs en scène, les chevilles ouvrières de l’histoire qui va se dérouler sous nos yeux et qui, par un talent surnaturel à passer entre les gouttes s’arrangent pour rester au chaud, loin des coups qui vont être pris :

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Le combo : ALPA – TMG …

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comme ils s’appellent eux-même … et je n’invente rien, ils “rayonnent” on delà du générique de début, ils sont DANS l’histoire : (article 231, 232, 255, 258, 260 et 306)

 Souhaitant conserver un format court à ce billet et me focaliser sur l’essentiel, je ne peux que vous conseiller la lecture de confrères et dont à n’en point douter, ils ne seront pas seuls, pour mieux vous éclairer :

Je vous recommande vraiment de lire l’excellente assignation, fruit de nombreux mois de travail … car un tel brûlot (dans le sens du navire chargé d’explosif) pose des questions de fond et ne peut se concevoir sans un plan, bien pensé à l’avance et sans le recul et le temps nécessaire.

1er interrogation : pendant que d’autres travaillent, eux s’activent

A bien y réfléchir, par qui le « bordel ambiant » (© Rolland Moreno) est arrivé ? Qui nous a ridiculisé au niveau international comme jamais ? Qui a réussi à mettre à mal nos institutions et à forcer nos ministres et en particulier celle de la culture à dire de grosses bêtises ? Qui a réussi à réunir tous les députés en un même lieu pour voter (ou ne pas) la loi HADOPI ? Qui n’a rien écouté ? Qui n’a pas voulu nous entendre, nous qui avons construit et construisons l’Internet et qui avons un peu de connaissance du sujet ?
Qui surtout a réussi à faire créer une Haute Autorité, avec des moyens importants, pour aider une profession, en difficulté, à mieux négocier un virage numérique, qui n’avait ni été anticipé, ni même pensé correctement par les premiers concernés ?

Qui n’a même pas dit merci ? Qui en veut toujours plus ?
Qui travaille en douce à un plan B, alors que le dispositif est en place et est promu jusqu’au plus haut niveau de l’état, Ministres et Président de la République compris ? Qui donc, ne croit pas que la société civile et les instances mises en place parviendront à un résultat ? Qui souhaite des mesures répressives toujours plus fortes ?
Qui fait un bras d’honneur à des gens qui font un travail, dans l’ombre remarquable, souvent ingrat et qui sont plus animés de l’intérêt commun, que de leurs intérêts personnels ?

2ème interrogation : à quoi cela sert-il que Ducros se décarcasse ?

Et là, je vous le demande … à quoi sert alors de mettre en place une voie raisonnée, si « OVER THE TOP », certains peuvent et entendent tout court-circuité, comme bon leur semble. Cet article 336-2 était une hérésie, on l’a dit … mais qui l’a reconnu ? Mais aussi qui l’a voulu ?

Qui prend même au piège le gouvernement lui même qui pouvait peut être penser qu’il s’agissait d’une arme nucléaire, qui ne serait jamais utilisée ?
Tout comme il pouvait (le gouvernement) penser que l’on n’étendrait jamais à d’autres causes des systèmes censés être pensés pour traiter le cas d’images pédopornographie …

Et si la solution souhaitée n’a qu’un lointain rapport avec le but poursuivi, à quoi sert-il que nous continuons d’expliquer qu’il n’y a que deux moyens STRUCTURANTS et DURABLES pour lutter contre le piratage :

  1. avoir une offre légale attractive (ie : de qualité, tant en terme de DISPONIBILITE, de PERFORMANCE que d’ACCESSIBILITE au plus grand nombre)
  2. avoir les moyens de se protéger, en pleine conscience et non à l’insu de notre plein gré, de l’exposition potentielle à des contenus que l’on ne souhaite pas. J’entends ici, par exemple, du contenu pédopornographique, mais aussi pornographique pour nos enfants en bas âge … voir même du contenu illégal, même si hypothétiquement le point 1/ était traité.

 3ème interrogation : de quel coté de la corde raide allons nous tomber ?

Il est amusant de voir que nous nous sommes tous fait prendre au piège. Tous, ceux qui ont décrié le dispositif et n’ont pas voulu tenter de faire prendre le bon virage, jusqu’à nous, ceux qui tentions au quotidien de recoller les morceaux et d’essayer d’apporter du sens en réponse au bruit et à la fureur. Nous sommes maintenant tous sur la corde raide, tendue par nos « amis ».

  • Soit nous tombons d’un coté et pour régler leurs problèmes, nous devrons généraliser, sur les infrastructures de nos réseaux, une surveillance et une analyse du contenu, à priori, pour trier le bon grain de l’ivraie. (ie : le fameux DPI dont il est une folie de penser qu’il serait sans conséquences)
  • Soit nous tombons dans ce que l’on pourrait croire, une mesure plus raisonnable, mais qui est une hérésie pour l ‘Internet : le blocage généralisé d’adresses IP, comme l’assignation le demande.

Si vous n’avez pas le temps, lisez juste entre les pages 84 et 87 … et imaginez sans difficulté ce que cela peut impliquer, à l’échelle de l’Internet et à l’échelle de la société :

  1. Une société privée : TMG en l’occurrence, qui prend de plus en plus de place dans le paysage, repère un contenu illicite (volontairement je ne m’enfonce pas plus dans le débat que cela suppose) et l’adresse IP supposé « du contenant ».
  2. Cette société privée prévient son duettiste : l’ALPA, qui obtient une décision de justice pour bloquer et  l’adresse …. ET LE CONTENU. (là aussi, comment on identifie la chose est une grande loufoquerie). Mais tenez vous bien, là cela devient carrément énorme. Par un tour de passe passe, du surement aux talents d’une chanteuse, on veut obtenir le droit de faire le justicier et de pouvoir poursuivre, dans tout l’Internet, ce même contenu (??) en bloquant les adresses IP “où il serait repéré”, dans le futur et jusqu’à la nuit des temps. Amen !
    Et ceci sans décision de justice nouvelle, puisqu’à l’origine on a pensé le dispositif “scalable”. Je serais eux, j’en ferais un brevet, même mieux, un RFC, un protocole … comme je le disais via twitter, le i-BPL (clin d’oeil à l’iPBG), le “Interior Border Line Protocol”.

Vous voyez le point ?
Non ? alors expliquons :

[notice]

            On ne bloque pas un point, ni un lieu, on condamne un chemin

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Dans notre vie de tous les jours, cela serait un peu comme si une police privée repérait une voiture en excès de vitesse sur une route. On considère que cette route est nuisible pour la société car elle permet de faire des choses illégales et donc on demande à un juge de reconnaitre ces faits. (ça tombe bien, on a déjà une jurisprudence sur le sujet avec les radars automatique). Mais au lieu d’envoyer une amende, on fait mieux. Pour que cela n’arrive plus jamais, on réfléchit et on se dit qu’il vaut mieux supprimer la cause. Sans cause, plus de conséquences : ON COUPE LA ROUTE.
A vrai dire, je suis le premier à demander que l’on remonte aux causes et non que l’on ne raisonne que sur les conséquences. Maintenant je réfléchirais à deux fois, car là, celle là, je ne l’avais pas imaginé. C’est énorme. On peut se bruler … on supprime le feu.

Par ailleurs, je parle bien de police privée (TMG), rendue légitime par l’action d’une justice forcément automatisée, sinon, cela ne peut fonctionner et nous couterait très fort cher. Il faudra alors imaginer un dispositif comme la HADOPI pour le faire fonctionner ET EVITER DE FAIRE N’IMPORTE QUOI. Là, on aura passer “cul par dessus tête” et cela sera beaucoup de travail. Exit l’autoroute A6, car il est peut être dangereux.

Si j’étais eux … exit le haut débit et le très haut débit, car il peuvent faire circuler mieux des contenus potentiellement “illégaux”. Créons un réseau Internet en V23, comme au temps du minitel et cela sera bien suffisant.

Vous pensez que j’exagère ?

Et bien non. Dans l’Internet, on ne peut pas associer de cette façon un contenu et une adresse. Une adresse IP n’est pas un contenu. Une adresse IP peut être un ensemble de contenus (et donc pas que de l’illégal), mais aussi un ensemble de serveurs : ce que j’appelle UN LIEU.

Dans l’Internet, quand on bloque un lieu, quelque part, on bloque un chemin.

Dans l’Internet, il y a des réseaux et des chemins et il y a des systèmes qui sont chargés de faire le lien entre les deux : des routeurs. Ces routeurs routent (ie : calculent des chemins et acheminent l’information vers la bonne route). On peut privilégier des routes, généralement pour des raisons de qualité, mais parfois pour des raisons économiques ou politiques … tout comme on peut envoyer de fausses routes pour bloquer ce qui ne nous convient pas. Mais généralement, ca, on ne le fait pas. C’est la deuxième boite de Pandore.
C’est exactement ce que le Pakistan a fait pour bloquer Youtube et … s’est retrouvé, par effet de bord, à le bloquer bien au delà de ses propres frontières. Outre le fait d’être ridicule au niveau mondial, cela s’est réglé en moins d’une heure, parce que cela c’est vu, parce que c’était Youtube. Imaginons maintenant si cela avait le cas pour un réseau moins connu, moins médiatique que Youtube ?

De plus, comme cela fera partie du business model de TMG, que j’imagine de repérer et signaler … il va y avoir des modifications permanentes. Que ce soient des annonces de routes à bloquer ou des blocages dans les équipements des opérateurs, c’est pareil. Cela va créer une entropie du système que l’on essaye de combattre à tout prix, pour que le système dans son ensemble puisse continuer de fonctionner. On va donner des ordres et des contre ordres incessants. Outre le fait que la plupart des grands opérateurs vont se tamponner le coquillard joyeusement des instructions de notre combo ALPA-TMG (cela s’appelle même le DAMPENING), comme on est en France et sensés respecter la loi … on va mettre une pagaille, que je n’ose imaginer, dans le dispositif.
On me traitera de cassandre, de qui vous voulez, mais j’ai eu et j’ai des ingénieurs systèmes sous ma responsabilité et jamais je n’oserais les entrainer dans une telle panique. Nous risquons là, ni plus ni moins que le collapse général.

En clair, on va faire l’inverse de la création de l’opération “bison futé” du ministère de l’équipement. On va s’arranger pour que le dispositif fonctionne mal, que l’Internet soit à genoux. Alors, on pourra sans doute nous proposer de nous réfugier dans des salles de cinéma, sur des “canaux et des fréquences propres”, chèrement acquises et bien régulées et surement possédés par les mêmes gens ou leurs amis. Brillante perspective.

J’avais dit, il y a 20 ans, puis il y a 10 ans que l’Internet résisterait à tout … sauf à la bêtise humaine : nous y sommes. En l’état des technologies, je ne pense pas que l’Internet y résiste. Mais comme en fait je pense que l’Internet est capable de se ré-inventer en permanence, surtout quand sa survie est en jeu (rappelons nous le CIDR, mis en place dès 1993 pour désaturer la mémoire limitée de nos routeurs et sans qui l’Internet ne fonctionnerait plus aujourd’hui) … on trouvera une solution. Mais à quel prix et n’avons nous pas mieux à faire ?
Qui va payer ? Le coût de ces conséquences sera bien plus lourd que tout le poids de l’industrie culturelle … mais c’est une autre histoire. Ce coût, en tant que citoyen, je n’entends pas le payer, que ce soit sous la forme d’une nouvelle taxe ou d’une surfacturation de notre accès à l’Internet.

4ème interrogation : que va t’il se passer si le juge cède ?

Nous allons donc avoir une police privée, apte à mettre les doigts au cœur des réseaux de nos opérateurs. Nous allons donc continuer de réfléchir comme des buses, en empêchant la circulation d’œuvres alors que la valeur est là : elle est dans le potentiel de transaction que représente chaque œuvre, non pas dans le fait que ces œuvres soient dans des coffres fort.
Nous travaillions juste ce sujet au sein des Labs Hadopi … et je me demande si je ne vais pas plutôt créer un brevet et une société pour exploiter ces idées …

Nous allons donc, avoir des pans entiers de l’Internet qui un jour fonctionneront et un autre jour non. Encore plus drôle … cela sera visible pour certains et pas par d’autres. Et oui … la qualité sur l’Internet (qui est juste mon métier depuis 10 ans) est une question de point de vue et n’est pas homogène. C’est complètement différent du monde de la diffusion et du broadcast que nos « amis » semblent mieux connaître.

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En fait, plus j’avance, plus je mesure qu’ils n’y connaissent RIEN et pire, qu’ils ne veulent pas connaître ou s’y intéresser, sinon ils accepteraient le dialogue et sauraient s’entourer, comme la HADOPI de spécialistes et d’experts sur le sujet qui pourraient les aider, les guider et les avertir avant d’être ridicules ou d’entrainer la société dans une bataille rangée dont ils seront malheureusement les perdants.

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Et oui … a minima, la société peut aussi s’organiser pour orienter ses choix de consommation vers d’autres choses, plus équitables et plus justes. Certains pensent piratage, moi je pense à autre chose, mais ne voulant pas tomber sous le coup de la loi, n’en dirait pas plus, pour que l’on ne me taxe pas d’incitation au boycott. Je n’entends pas boycotter, j’entends choisir mes fournisseurs … car ils devraient s’en souvenir … qui paye commande ! (normalement)

5ème interrogation : l’étape de trop n’a t’elle pas été franchie ?

Là est la question … les anti sont toujours anti et n’ont pas été convaincus par le dispositif qui a été mis en place. Tout comme manifestement certains Ayants droit non plus, vu le bras d’honneur qu’ils font aux politiques qui, au détriment de leur image et de leur intérêt électoraliste court terme, les ont bien aidés.

Le problème est maintenant : que va t’il advenir des gens de bonne volonté, ceux que j’appelle les « métis numériques », ceux qui ont envie que cela fonctionne car ils voient dans le numérique et dans l’Internet plus qu’un média de divertissement, moins qu’un moyen de fliquer / contrôler la population, mais un formidable endroit où tout peut redevenir possible … même le meilleur.

Et oui, c’est cela mon utopie séduisante et je n’ai pas travaillé sans relâche depuis plus de 20 ans, au service d’une certaine idée de l’Internet pour la voir piétinée de cette façon. Donc le next step ne sera t’il pas de :

  • soit passer pirate, avec les autres et de répondre par le feu à l’eau du karcher …
  • soit de passer corsaire en espérant que la société civile et le monde politique et judiciaire ne se fassent pas abuser, à l’insu de leur plein gré, par l’intérêt personnel de quelques uns. Mais de cela je ne veux pas l’envisager, je reste convaincu et c’est mon inébranlable foi en l’intelligence de l’homme et pas de celle des foules ou de certaines associations …En tous les cas, nous suivrons avec attention l’audience du 15 décembre et les conclusions des juges seront enseignantes pour la suite. Je ne voudrais pas être à leur place, tant ils vont avoir de poids sur leurs épaules.

crédits photos : plantigrade,  buse, finalcountdown et merci à Turblog pour l’aide sur le PDF … l’assignation est maintenant pleinement utilisable

Jean-Michel Planche

French Entrepreneur, living now in New York. Oleane founder, the real first Internet operator ( ;-) ) in France and Extranet inventor. Oleane was bought by France-Telecom / Orange in 1998. Tancred Venture founder, investor and incubator company (Algety Telecom, Netcentrex and Witbe) Now : Witbe co-founder, Senior VP Innovation & Technology. Witbe is the Next Gen. Quality Monitoring Technology for today’s critical services : Data, Voice, Video / TV in fixed or mobile environments. Witbe operates in 40 countries with offices in New York, Montreal, Paris, Rabat and Singapore.

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